Oeuvres de Rodolphe Lucien Desdunes – Nos hommes et notre histoire

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J’aime le Créole de couleur. Je l’aime surtout quand il parle ma langue. Il est alors un peu mon cousin. Qu’importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre: Provence, Guyenne ou Normandie, n’est-ce pas toujours la France?… Non, je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans ses veines au sang de l’Africain. Français, je retrouve chez lui ma mentalité et sens vibrer tous mes sentiments…

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J’aime le Créole de couleur. Je l’aime surtout quand il parle ma langue. Il est alors un peu mon cousin.

Qu’importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre: Provence, Guyenne ou Normandie, n’est-ce pas toujours la France?… Non, je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans ses veines au sang de l’Africain. Français, je retrouve chez lui ma mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l’unisson des siens; catholique, je m’incline devant le Noir œuvre du Créateur, et confesse que ma part des mérites de la Passion du Christ n’est pas plus large que la sienne.

J’ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à Appomattox, je n’étais pas né. Ce qui veut dire que je n’ai nullement à venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de Sherman….

Je l’aime, mon cousin, parce qu’il sait aimer; je l’aime parce qu’il sait pleurer. L’ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque se fait plus lourd le joug de l’oppresseur, il plie plus bas l’échine, voilà tout. Il n’en est pas ainsi du Créole de couleur. J’ai vu des mères essuyer une larme furtive, pendant qu’elles me parlaient du sort que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j’ai vu des hommes virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j’ai senti que de fait il existe chez eux une moitié de moi-même!

Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l’auteur de Nos Hommes et Notre Histoire me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs, réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la publicité. Et je ne regrette certes pas d’avoir même insisté jusqu’à l’importunité, puisque j’ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la route de l’imprimerie.

Qu’on lise et qu’on fasse lire Nos Hommes et Notre Histoire. C’est le récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions accomplies par des gens qui nous touchent de près. C’est aussi le récit de leurs souffrances.

Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il est fait mention n’ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de cœur et beaucoup d’esprit.

C’est en cela surtout qu’ils étaient Français.

M. R.-L. Desdunes n’a pas eu l’avantage de voir, dans sa jeunesse, les portes des collèges et des Universités de la Louisiane s’ouvrir devant lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec les beautés de la langue de Racine, il dut s’instituer son propre précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore aujourd’hui qu’il consent à braver la critique—la malveillance peut-être—au point de prendre devant le public la responsabilité d’un travail littéraire aussi considérable.

Les difficultés qu’il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées du fait qu’il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la beauté et au mérite de son effort.

Rien ne l’a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses frères, convaincu que c’était nous les faire estimer.